Fiche 6
Un terreau fertile pour l’esclavagisme moderne
Dans les pays du Sud, les conditions de travail dans les plantations destinées à la production d’agrocarburants sont parfois indignes. Et le modèle agro-industriel dominant encourage peu les gouvernements locaux à protéger leurs travailleurs. Cela constitue une aubaine pour les multinationales et les groupes financiers, qui en profitent pour faire fructifier leurs investissements massifs.
Dans les plantations, les conditions de travail peuvent être épouvantables. On constate notamment :
- la persistance d’un travail forcé et servile, souvent à l’initiative de chefs de gang et de sous-traitants ;
- des conditions inhumaines (travail harassant durant de longues heures, absence d’accès à l’eau potable, lieux d’habitation insalubres au sein de la plantation) ;
- l’interdiction de s’organiser en syndicat ;
- l’absence de formation en santé et en sécurité, notamment sur l’utilisation d’outils dangereux et de pesticides, qui expose les travailleurs à des intoxications chimiques et à de graves mutilations ;
- un système de paiement à la pièce, qui discrimine systématiquement les femmes et provoque le recours régulier au travail des enfants.
Au Brésil, les travailleurs sont parfois contraints de s’approvisionner en nourriture et en médicaments, à des prix exorbitants au sein même des plantations de canne à sucre. Pour rembourser les dettes accumulées, ils peuvent travailler jusqu’à douze heures d’affilée, à une température supérieure à 30 °C. De 2004 à 2006, quatorze employés seraient ainsi morts de fatigue durant les récoltes. Selon le ministère du Travail, en 2007, 6 000 personnes ont été libérées d’une situation de “travail d’esclave”. Plus de la moitié d’entre elles étaient employées dans des plantations de canne à sucre.
“ Les petits producteurs risquent de devoir faire face à des conditions extrêmement difficiles en travaillant pour la production extensive de ce type de cultures, où des produits toxiques sont de plus utilisés de manière irrationnelle. ”
SEPA, Paraguay
Des syndicalistes torturés et assassinés
En Indonésie, les femmes travaillent souvent gratuitement dans les plantations de palmiers à huile pour permettre à leurs maris d’atteindre leur quota de production. Elles continuent d’effectuer en parallèle leurs tâches quotidiennes : garde des enfants, approvisionnement et préparation des repas, collecte du bois et de l’eau, qu’elles doivent aller chercher beaucoup plus loin en raison de la superficie des plantations.
En Malaisie, les femmes représentent environ la moitié de la main-d’oeuvre des plantations. Elles sont habituellement recrutées pour la pulvérisation des herbicides et des pesticides toxiques, sans formation adéquate ni équipement de sécurité.
Difficile de faire progresser les conditions de travail quand les lois, l’absence de droit du travail et le recours à l’intimidation sont autant d’obstacles à la syndicalisation. En Colombie, des syndicalistes travaillant dans le secteur de l’huile de palme ont été torturés et assassinés. En Indonésie, bien qu’il soit légalement possible de former un syndicat, les procédures de médiation traînent en longueur et obligent les syndicats à recourir à des grèves sauvages. En 2007, Musim Mas, une compagnie indonésienne productrice d’huile de palme, a licencié plus de 700 travailleurs syndiqués qui s’étaient mis en grève, les chassant par la force de leur logement et renvoyant leurs enfants de l’école.
Investir dans la pauvreté, le cas de Brenco au Brésil (33)
L’industrie brésilienne de la canne à sucre connaît actuellement un déluge d’investissements : 33 milliards de dollars sont attendus entre 2008 et 2012. Le pourcentage d’usines contrôlées par des sociétés étrangères devrait presque doubler. Les investisseurs viennent de tous les pays, Chine et Inde comprises. Il s’agit de multinationales agroalimentaires (Cargill, Bunge, ADM, Louis Dreyfus) et de sociétés financières (Goldman Sachs, Merrill Lynch, George Soros, Carlyle Riverstone). Parmi les investisseurs de la Brazilian Renewable Energy Company (Brenco), dirigée par Philippe Reichstul, ex-président de Petrobras, figurent Bill Clinton, ancien président des États-Unis, James Wolfensohn, ancien président de la Banque mondiale, Steve Case, ancien directeur général d’AOL, et Vinod Khosla, ancien directeur général de Sun Microsystems, aujourd’hui investisseur majeur dans les agrocarburants. En dépit de ce haut degré de participation, une inspection du ministère du Travail réalisée en 2008 dans l’État de Goiás a révélé que Brenco faisait travailler ses ouvriers dans des conditions dégradantes. L’équipe d’inspection a notamment constaté une utilisation du système de sous-traitance exploiteur du gato (surnom donné au coupeur de canne à sucre), un accès insuffisant à la nourriture, un manque d’installations sanitaires et des conditions de vie sordides. Dans un cas, sept personnes partageaient une pièce de 11 m2 ; dans d’autres, les ouvriers devaient dormir sur des matelas mouillés et dans des logements infestés de rats, de cafards et d’ordures. À la suite de cette inspection, Brenco a présenté ses excuses et affirmé qu’elle était en train de résoudre ces problèmes. Le procureur chargé de l’affaire a l’intention d’engager des poursuites contre la compagnie pour l’obliger à verser des dommages et intérêts aux ouvriers.