Fiche 5

“Agrobusiness” contre agriculture familiale : comment le nord “pompe” le Sud

Dans les pays du Sud, la production d’agrocarburants encouragée par l’Europe privilégie un modèle agricole de monoculture intensive au bénéfice d’une poignée d’acteurs. Dévastateur pour l’agriculture vivrière et familiale, "l'agrobusiness" méprise les droits fonciers et coutumiers des populations locales.

L’agriculture familiale fait vivre aujourd’hui 2,8 milliards de personnes, soit près de la moitié de la population mondiale (31), essentiellement dans les pays du Sud. Les cultures vivrières, négligées par les politiques publiques, restent pourtant précaires : très faible taux de mécanisation, difficultés d’accès à la terre et aux ressources, concurrence d’autres activités économiques. De fait, les trois quarts des personnes souffrant de la faim sont des ruraux, aux besoins desquels le revenu issu de leurs activités ne suffit pas à répondre.

À l’autre extrême, les monocultures, souvent à vocation exportatrice et largement dominées par les industries agroalimentaires, bénéficient depuis des décennies des largesses des États et de l’aide internationale. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont largement promu ce type d’agriculture qui permet de rapporter les devises nécessaires au remboursement de la dette extérieure. Peu à peu, les cultures d’exportation ont remplacé les cultures vivrières, tandis que les États étaient incités à s’approvisionner sur le marché international.

Coton, cacao et café ont connu leurs heures de gloire. Aujourd’hui, ce sont les cultures à vocation énergétique des pays du Sud qui bénéficient de toute l’attention des pays industrialisés. Pourtant, ce marché créé de toutes pièces est loin de mener au développement. Zainal Arifin Fuad, de SPI (Indonésie), déclare : “Notre pays est le deuxième producteur mondial d’huile de palme, mais 80 % sont exportés vers la Chine, l’Inde, l’Europe et les États-Unis. Et la raréfaction pour un usage alimentaire a entraîné une inflation des prix au niveau national.”

Une violation flagrante des droits des peuples autochtones

Les monocultures intensives, fortement mécanisées, créent peu d’emplois, mais elles mobilisent de larges surfaces : au Brésil, 1 % des propriétaires ruraux dispose de 46 % des terres cultivées, tandis que 4 millions de familles restent toujours sans terre. Dans l’État de São Paulo, où la culture intensive de la canne à sucre occupe presque toutes les terres disponibles, 700 000 emplois ont été supprimés entre 1970 et 2000, soit 40 % des postes de ce bassin d’emploi.
Les petits producteurs sont contraints de laisser les meilleures terres aux grands groupes agro-industriels ou de modifier leur production au détriment des cultures vivrières et de leur mode de vie traditionnel : “ La conversion de l’agriculture paysanne vers un modèle d’exploitation intensif de type capitaliste entraîne la désagrégation des communautés indigènes ”, constate Manuel Tarsicio de SERJUS au Guatemala.

La course des entreprises et des investisseurs pour acquérir de nouvelles terres entraîne le déplacement de populations vulnérables dont les droits d’accès à la terre sont localement peu protégés, alors même que ces pratiques violent la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, adoptée en 2006. Aujourd’hui, 60 millions de personnes sont sous la menace d’être délogées de leurs terres pour laisser la place aux plantations nécessaires à la production d’agrocarburants (32). En Colombie, Danilo Rueda, de la Commission Justice et paix, dénonce les violences de groupes paramilitaires (déplacements forcés, menaces d’assassinat) en préalable à l’installation d’une monoculture de palmiers à huile.
“ La production d’agrocarburants entraîne une déshumanisation des populations. ”
John Bamba, directeur de l’Institut Dayakologi,
Indonésie, partenaire de la campagne

L'excuse des terres dites "marginales"

Une fois privées de leurs terres, ces personnes perdent également leurs moyens d’existence. Beaucoup d’entre elles finiront dans des bidonvilles à la recherche de travail, d’autres deviendront des travailleurs migrants, et d’autres encore seront forcées d’accepter un travail – dans des conditions souvent inhumaines – sur les terres dont elles ont été expulsées.

À l’heure actuelle, les gouvernements et les entreprises ont choisi de se focaliser sur les terres dites “marginales” ou “dégradées”, en expliquant que ces terres sont impropres à la production alimentaire et pauvres en biodiversité. Mais la définition de “ terre marginale ” reste plus que floue. Ainsi le gouvernement indien a-t-il identifié 400 000 hectares de terres “ à l’abandon ” pour la culture du jatropha, alors que des populations pauvres tirent de ces mêmes terres leurs moyens de subsistance (nourriture, combustible et matériel de construction).

Alors que les agricultures familiales sont très peu soutenues par les politiques dans les pays du Sud, les agro-industriels bénéficient de zones franches ou de réductions de taxes pour favoriser leurs investissements dans le secteur des agrocarburants ou profitent tout simplement de vides législatifs, comme c’est majoritairement le cas en Afrique.