Le temps des apprentis sorciers doit se clore au plus vite !

Le “ miracle ” des agrocarburants, vanté par les agro-industriels et les gouvernements du Nord, risque de tourner rapidement à la débâcle. Avant qu’il ne soit trop tard, leur développement doit être jugulé et réglementé par les institutions internationales. Pour la campagne “ Les agrocarburants, ça nourrit pas son monde ”, Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation, nous livre son analyse.

Un temps présentés comme une solution miracle pour lutter contre les gaz à effet de serre résultant de l’utilisation d’énergies fossiles dans le transport, les agrocarburants font à présent l’objet de plusieurs remises en cause. Les critiques se situent à trois niveaux.
Tout d’abord, la hausse brutale des prix de certaines matières premières agricoles en 2006-2008 s’explique notamment par les politiques des États-Unis et de l’Union européenne – ainsi que d’un petit nombre d’autres pays – qui consistent à fixer des objectifs à atteindre pour la production ou l’utilisation d’agrocarburants et à progresser vers ces objectifs par le biais de subsides aux producteurs ou d’incitations fiscales aux consommateurs. Un expert de la Banque mondiale estime que 75 % de la hausse des prix des denrées alimentaires sur les marchés internationaux sont à mettre au compte de ces politiques si l’on prend en considération la spéculation qu’elles ont encouragée sur les terres arables et sur les marchés à terme des matières premières agricoles. D’autres évaluent cet impact de 15 % à 43 % selon les plantes dont il s’agit. Si les estimations varient, aucun expert indépendant ne conteste plus la réalité d’un impact sur les prix.

Il apparaît ensuite que les avantages environnementaux attribués aux agrocarburants ont été largement surestimés. Produire du bioéthanol ou du biodiesel exige beaucoup d’énergie. Certaines méthodes de production réclament des volumes d’eau considérables. Et afin de produire des agrocarburants – particulièrement de l’huile de palme, destinée à la fabrication du biodiesel –, on a opéré des déforestations massives dans des pays comme la Malaisie ou l’Indonésie.Un consensus se fait jour au sein de la communauté scientifique : le bilan énergétique et, plus largement, environnemental des agrocarburants est très variable selon la plante considérée et la méthode de production utilisée. Ce bilan est, dans certains cas, négatif au point même que le recours à certains types d’agrocarburants pourrait accélérer le changement climatique au lieu lutter contre celui-ci.

L'idée que les agrocarburants pourraient assurer la sécurité énergétique des pays est un mythe.

Enfin, la production d’agrocarburants encourage l’extension dans les pays en développement de larges plantations de canne à sucre, de maïs ou de palmier à huile. Les conditions de travail y sont parfois très mauvaises, confinant à du travail forcé – le cas du Brésil est malheureusement édifiant à cet égard. Qui plus est, le développement de telles plantations menace les petits paysans. Ces derniers sont victimes de la hausse des prix des surfaces cultivables, qui les empêche d’accroître la part de terrain qu’ils cultivent et les expose parallèlement à des expropriations, surtout dans les régions où leurs droits de propriété ne sont pas bien établis. Ils sont en outre moins bien placés que les grands exploitants agricoles pour bénéficier de l’“ aubaine ” des agrocarburants, étant donné que seules les grandes exploitations peuvent réaliser des économies d’échelle et répondre aux besoins de volume et aux délais des marchés d’exportation.

L’impact du développement des agrocarburants sur les droits de l’homme est donc réel. Or, les justifications du recours aux agrocarburants sont peu convaincantes.
À l’exception sans doute du bioéthanol produit à partir de la canne à sucre – comme le Brésil le fait depuis 1938 et, de manière plus massive, depuis le lancement du programme Próalcool en 1975 –, le bilan environnemental est faible, voire négatif. Si des emplois sont créés dans le secteur, il s’agit généralement d’emplois de faible qualité et qui ne compensent pas nécessairement la destruction des moyens de subsistance des petits fermiers, expropriés dans des conditions souvent contestables et sans compensation adéquate. Enfin, l’idée que le recours aux agrocarburants pourrait assurer la sécurité énergétique des pays qui les utilisent est un mythe : si l’on considère les quantités de surfaces cultivées nécessaires à la production de plantes destinées à la fabrication de carburants, la conversion de toutes les terres disponibles en plantations consacrées à cette production ne suffirait même pas à rompre notre dépendance vis-à-vis du pétrole.

Le développement des agrocarburants doit faire l'objet  d'une régulation internationale

Il faut changer de cap. Dans l’immédiat, il est indispensable de suspendre les programmes d’investissement dans les agrocarburants, puisque nous ne sommes pas capables d’en mesurer tous les impacts. Et il faut d’urgence abandonner la fixation d’objectifs quantitatifs pour la production ou la consommation d’agrocarburants dans le transport, car cela constitue une invitation à la spéculation sur les marchés des matières premières agricoles avec des conséquences particulièrement graves pour les populations les plus vulnérables : la Banque mondiale estime que 105 millions de personnes dans le monde basculeront dans l’extrême pauvreté en raison de la hausse des prix des denrées alimentaires en 2007-2008, cette hausse ayant été largement causée par la course aux agrocarburants.

Cela ne signifie pas que tous les agrocarburants soient nécessairement à condamner, ni surtout qu’ils doivent tous être mis sur le même pied. Dans plusieurs pays d’Afrique ou en Inde, certains projets se développent, à une petite échelle, sur des terres marginales. Ils permettent de garantir un supplément de revenus aux petits paysans et de réduire la facture pétrolière des États concernés. Certaines plantes, comme le jatropha ou le sorgho doux, qui présentent un bilan énergétique et environnemental positif, ne rentrent pas directement en concurrence avec la production à visée alimentaire. C’est pourquoi le développement des agrocarburants doit faire l’objet d’une régulation internationale qui puisse prendre en compte les spécificités de chaque situation.

La "certification" serait un trompe-l'oeil permettant de s'acheter une bonne conscience à peu de frais

D’une part, il faut fixer les critères que les États seraient incités à respecter pour la production d’agrocarburants. Ces critères doivent tenir compte : de l’impact des agrocarburants sur la sécurité alimentaire, qui résulte de la hausse des prix des matières premières agricoles découlant de cette nouvelle source de demande ; des impacts sociaux et environnementaux de la production d’agrocarburants ; et, enfin, du type de développement induit par la production d’agrocarburants, lorsque ces derniers sont produits dans des pays en développement pour répondre à l’appétit, apparemment insatiable, des consommateurs des pays industrialisés. La mise en concurrence des populations du Sud et des populations du Nord est à éviter à tout prix, si l’on veut empêcher que les secondes, au pouvoir d’achat extraordinairement plus élevé, affament les premières afin de faire rouler leurs automobiles. Seule une production d’agrocarburants qui favorise l’accroissement des revenus des petits paysans du Sud et contribue au respect du droit à l’alimentation devrait être admise. Il faut le souligner : une “ certification ” ne portant que sur le respect de critères sociaux et environnementaux ne suffit pas si elle ne prend pas également en compte les impacts macroéconomiques (sur le niveau des prix des denrées alimentaires) et les risques d’un développement déséquilibré en faveur des plus grands exploitants agricoles, naturellement les mieux placés pour l’exportation vers les marchés des pays industrialisés. Pareille “ certification ” serait une façade en trompe-l’oeil permettant de s’acheter une bonne conscience à peu de frais : il faudrait la dénoncer avec force.

D’autre part, pour que ces critères soient effectivement respectés, il faut instaurer un mécanisme de contrôle sur le plan international. J’ai proposé qu’un forum permanent soit établi à cette fin. Une telle instance de contrôle pourrait, en retour, justifier que l’on assujettisse l’accès des agrocarburants aux marchés internationaux au respect de cet ensemble de critères définis au plan international. Un processus semblable au processus de Kimberley qui concerne les diamants pourrait être enclenché : les pays participants seraient autorisés à refuser l’accès de leur marché aux agrocarburants ne se soumettant pas à une discipline collective visant à s’assurer que les effets positifs de la production d’agrocarburants l’emportent sur les effets négatifs. À terme, seule la menace de sanctions commerciales pourra constituer une incitation suffisante pour que les États se plient à cette discipline
collective. Dans l’immédiat, seul un moratoire sur les investissements dans ce secteur peut forcer les États à définir rapidement des critères imposant cette discipline. Le temps des apprentis sorciers doit se clore au plus vite !